Lancement de l’ouvrage L’effet Latour – 17 avril 2014.

JOUER LA VIE DU LATOURING EN ALEXANDRIN (1)

 

C’est avec grand plaisir que je réponds ici,

À l’invitation de nos créatifs amis

En tant que « témoin » de la vie du Latouring,

De poursuivre la discussion sur ce grand ring.

Vous me voyez sensible, et surtout honoré,

En cette occasion, de pouvoir vous parler.

 

Je fais le choix risqué, certes, mais avec entrain,

De m’adresser à vous en vers alexandrins !

Ce péché de la rime n’a pas but esthétique

Il n’est pas déconnecté de vues théoriques.

 

Force joyeuse, ludique et indisciplinaire,

Le latouring club n’est pas qu’un théâtre à thèses

Pas de grandes tirades théoriques pour plaire

Rien qui puisse a priori nous mettre à l’aise

Loin des errements empiriques à dénoncer

Ou des idéaux d’observation à acter.

 

Non. Leur ambition est de loin beaucoup plus belle

Elle confronte l’enquête aux limbes de l’écriture

Elle dit à la pensée que le mot n’est pas clôture

Qu’en parlant théorie, le terrain peut être cruel

 

Nous voilà plongé de l’autre côté du miroir

Celui qui bouscule nos vérités rassurantes

Celui qui ne fait pas d’une théorie, une rente

La matière écrite se donne alors à revoir

Alors, pourquoi ne pas jouer en alexandrin ?

Une existence du latouring entre copains.

 

Avec cet objectif, c’est une douce tentative

Pour toucher votre oreille, pour la rendre attentive,

Pas de restituer autrement le Latouring,

Mais de poursuivre cette unique expérience en swing

 

Il n’y a pas de chorégraphes dans cette salle

De toute façon mon but n’est pas d’ouvrir le bal

Danser les concepts était un vœu de Latour

Lorsque nous suivions ces ateliers doctorants

Hélas, la thèse nous laissait tous les bras ballants

Mais vous, les jeunes docteurs, vous êtes des troubadours

 

Je ne vous assure pas du résultat qui suit

Rien dans mon propos à tenir pour acquis

Sinon ce livre audacieux à lire sans détour

Quoiqu’on pense des théories de Bruno Latour

 

Mais d’abord, qui vous parle ? Une ancienne thésarde ?

J’aurais bien aimé prendre ce chemin de traverses

Montrer qu’il n’y a guère de parure enchanteresse

Comme a si bien su le faire notre troupe gaillarde

En s’emparant en bons chercheurs et citoyens

Des usages et mésusages des cadres latouriens.

 

Est-ce au titre d’une ancienne chercheur de PACTE ?

Il est vrai que cela n’est pas sans impacte

Comment mettre ensemble géographes et politistes

Les transformer en véritables alchimistes

Sans pour autant passer par un scrutin de listes

Mais pouvoir travailler ensemble en artistes

 

Le laboratoire PACTE nous y invite sans freins.

La sociologie de l’acteur-réseau déborde

Qui pourrait croire que des disciplines la bordent ?

Quand la Politique et le Territoire font un.

 

Est-ce que je vous parle au nom de l’émigrante ?

Celle qui a quitté ce navire pour d’autres cieux

Faut-il devoir trancher entre plusieurs chefs lieux ?

La distance est toujours intimité qui hante

 

De toutes ces aventures vous me voyez construite

Et c’est en tout cela que je vous parle ici.

 

L’aventure du latouring dépasse les lieux

Cette équipe a su trouver le juste milieu

Dans sa façon de suivre la pensée du grand sage

Cet ouvrage n’est pas un fervent témoignage

Que des disciples obéissants font à leur maitre

Ni une provocation faisant de lui un traitre

Latour est saisi par ses modes d’existence

Du sens en recomposition : voilà le sens !

 

Il s’agit d’un livre scientifique tout simplement

Montrant la vascularisation d’une pensée

Marquée par une forte tendance à l’échappement

Depuis une communauté dont on la croyait lié

 

Ce débordement peut nous donner le vertige

Car il démaquille sans détour les sciences sociales

Ce livre nous invite à suivre ; rien ne les fige

Ce que deviennent les sciences et le social

Nous voilà tous plongés dans le beau monde d’Alice

Un univers de connaissances et de malice

 

Listons un à un nos jeunes contributeurs

Et rappelons ce qu’ils proposent aux lecteurs

 

Pour les premiers, la morale est cacophonique

Le rangement créé du désordre sans musique

Benjamin ouvre sur l’acte d’hospitalité

Où l’éthique et l’ordre social sont renégociés

Yohann montre que les objets ont leurs mots à dire

Point de sociologie sans humains à pétrir

 

Pour les seconds auteurs, l’espace, la décision

Sont marqués par de nouvelles considérations.

Coralie recompose la texture de l’espace

Le vivre-ensemble modifie les interfaces

Pour Guillaume et Ouassim, dans la décision

La raison ne signifie rien sans les passions.

Claire plaide pour étudier les choses paisibles

Le singulier est contenu dans le sensible.

 

Pour les troisièmes, l’observation n’est pas codable

Le monde visuel reste sans cesse inépuisable

Matthieu montre que rien ne termine le commentaire

Pas même, l’observation fermée des univers

Tandis que pour Lisa, moins de complexité

Rend l’observation plus fine et plus affutée

 

Nos derniers latouring auteurs parlent de l’histoire

De sa fabrique instable qui fait mémoire

Pour Jérémy, produire la mémoire collective

Suppose des versions individuelles actives

Nicolas pose la patrimonialisation

Comme des expériences toujours en formation

 

Morale, espace, décision politique, histoire,

Les modes d’existences des objets se succèdent

Tout comme Alice qui se trouve entrainée à boire

Le flacon étiquetté « buvez-moi » sans aides

Nous voilà entrainés dans des métamorphoses

Cette transformation ne se prive pas d’apoptose

 

Étais-je identique à moi-même juste après ?

Je veux dire après l’expérience du Latouring

Difficile de savoir après ce brainstorming

Mais, si je ne suis plus là même, pourtant c’est vrai

 

Elle a bien eu lieu et tout le monde a changé

Même Latour qui semble présent et évaporé

Peu importe, puisqu’on en parle il doit bien être là

Quelque part encore aujourd’hui avec nous, là

 

Comment le saisir puisqu’il est omniprésent

Doit-on appeler une armée ou un cure-dent ?

Mais à en croire Tarde il n’y a pas de chimie

Le tout est toujours plus petit que ses parties

 

La tension entre le micro et le macro

On n’a pas besoin de l’espace pour faire tchao

Latour 2015 ou Latour 85 ?

Le présent du passé seul, qui nous convainque

 

Il s’agit aussi d’un vrai livre militant

Qui veut faire de la recherche un engagement

Celui de la découverte et pas une posture

L’audace scientifique est toujours de bon augure

 

Paroles politiques et démonstrations publiques

Peuvent-elles étreindre une cause sans l’énergie des arts ?

Du théâtre et des opéras sociologiques

Pour Latour, le pont est franchi sans faire-part

 

Devons-nous adhérer à cette posture sans mur ?

Je n’en ai pas la moindre idée ; à qui se fier !

Mais le Latouring en action est à envier

Du dialogue et des images sont un bon carbure

 

Cette expérience du Latouring rappelle un film

Une phrase prononcée par Hepburn à voix haute

Dans Diamant sur Canapé, un vrai millésime

De l’écrivain américain Truman Capote

 

Je ne m’habituerai jamais à rien, dit-elle

Ceux qui le peuvent pourraient aussi bien être morts

Les conventions peuvent nous enterrer sans ressorts

La liberté nous rend imparfait et frêle

Assumer cet état : voilà l’objectif,

Ce pourquoi il faut tenter d’être créatifs

 

Mais qu’on leur coupe la tête ! Dit la Reine à Alice

Contre cela, il faut lutter sans artifice

Elle n’est qu’un paquet de cartes, ne l’oublions pas

Ce n’est pas elle qui peut nous faire marcher au pas.

 

Il faudrait « co-construire » – le verbe est à la mode –

De telles initiatives sur de longues périodes,

Ne pas se contenter d’une initiative éclair.

Inscrire une présence durable est nécessaire !

 

Favoriser des expériences comme celles-ci

Celles qui laisse placent à l’interprétation,

Au rêve, à la pensée, aux images qui naissent

Au travers des récits, aux souvenirs qu’elles laissent,

Me paraît aujourd’hui une urgente mission.

 

Je vous invite donc à tenir bon, toujours,

A inventer encore les formes, les contours

D’expériences de recherches loin des conventions

Si je vous parle ici c’est, bien sûr, en mon nom.

 

Merci, sincèrement, aux organisateurs

Qui font de ces discussions un moment de valeur.

Merci à vous, aussi, pour votre attention.

Je vous laisse, à présent, à votre réflexion.

Et merci à l’enfant en nous, quoique discret,

Qui, d’un œil aux aguets, caché dans la coulisse

M’a aidé à vous dire ces mots avec délice.

Virginie Tournay, CNRS.

CEVIPOF et LIEPP. SciencesPo
1. Les paragraphes d’entrée (2) et de clôture (4) sont des reprises et des adaptations à mon propos du discours de l’artiste Robin Renucci prononcé le 23/01/2014 lors des Biennales Internationales du Spectacle de Nantes.

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