Politiques du vivant. Est-il condamnable d’intervenir sur les processus biologiques ? – La Croix. 11/09/2014

Quel que soit leur objectif, les interventions humaines sur le monde vivant suscitent des controverses qui mettent en cause les laboratoires utilisant la matière vivante à la base de leur activité. Les cellules-souches à finalité médicale ou les plantes génétiquement modifiées sont régulièrement évoquées. La prise en charge de notre condition biologique définit une autre facette qui concerne la naissance, la sexualité, les personnes mourantes ou en proie à des situations dramatiques d’invalidités profondes. Aussi les « politiques du vivant » sont-elles autant traversées par des polémiques relatives à la gouvernance des biotechnologies que par des enjeux liés à la médicalisation des populations.

On a l’habitude de distinguer ces deux volets bien que certaines préoccupations touchent conjointement la production des biotechnologies et notre condition biologique. Ainsi, les techniques de procréation médicalement assistée regroupent des pratiques dont certaines options – comme la GPA – font débat. Elles interviennent sur notre vie biologique en déjouant les problèmes de fécondation ou la transmission d’anomalies génétiques. Mais, sauf exception, les modes de production des biotechnologies sont discutés indépendamment des interventions médicales sur la vie humaine. En effet, rien ne rapproche la mise sur le marché des OGM au sein de l’Union européenne de l’accompagnement des personnes en état végétatif chronique…

Pourtant, malgré leur diversité, les politiques du vivant se structurent autour d’une même problématique : l’évaluation scientifique et morale de l’intervention humaine sur les processus biologiques. Les exemples fusent. La dissémination des OGM menace-t-elle la biodiversité naturelle ? Peut-on implanter dans le cœur d’insuffisants cardiaques des cellules artificiellement obtenues ? En situation de fin de vie, peut-on autoriser des gestes qui infléchissent le processus biologique naturel ou qui initient artificiellement la mort à partir d’une injection létale ?

Dans chaque cas, le débat est sous-tendu par une appréciation fondée sur l’apparente limpidité de l’opposition entre naturel et artificiel. Pourtant, préserver le monde vivant implique d’interférer avec le cours volontaire des choses. Est-il préférable de laisser mourir plutôt que de faire mourir, s’interroge la philosophe Marta Spranzi, au prétexte que retirer ce qui a été artificiellement ajouté serait moralement moins coûteux que de modifier le cours biologique en inoculant un produit létal ? Une mort strictement naturelle, dénuée d’intrusion médicale serait-elle plus morale qu’une euthanasie dite active ? Des récits font état de sédations n’ayant pas abouti à totalement endormir la perception chez le malade de sa propre asphyxie…

On retrouve cette opposition simpliste entre le naturel et l’artificiel dans les revendications environnementales et les représentations collectives des écosystèmes. Ainsi, une erreur fréquente est de déduire la stabilité d’un écosystème biologique en contrepoint de possibles déséquilibres causés par l’action humaine. Or, l’équilibre environnemental ne suppose pas que les dépendances réciproques de ces composants soient immuables. La richesse du monde vivant s’appuie sur un remaniement génétique constant. Si bien que l’équilibre global se trouve continûment renégocié dans le changement, qu’il soit ou non lié à l’action humaine. C’est pourquoi il est préjudiciable d’écarter a priori un produit au seul motif qu’il aurait été « artificiellement » conçu. C’est le biais de la directive européenne sur les OGM qui les catégorise sur le principe de modifications n’ayant pas été effectuées « naturellement ». La limite opératoire de cette définition est tributaire de ce qu’il convient d’indexer sous le terme de « naturel ». Commodité du langage juridique, le terme « génétiquement modifié » se rapporte à des techniques spécifiques, dont la liste reste sujette à interprétations et qui sont susceptibles d’évoluer.

Des éthiques biomédicale et environnementale raisonnées devraient dénoncer les faux amis qui président à notre évaluation morale, à commencer par cette « nature » qui n’est en soi pas plus irréprochable qu’un artifice n’est toxique. Aussi naturelle qu’elle soit, l’amanite phalloïde est un champignon vénéneux qui conduit à la mort. Elle est donc incommensurablement plus nuisible que l’insuline issue du génie génétique. Personne ne contestera que les risques liés à la production des biotechnologies doivent être minutieusement évalués, de même que le recours médical suppose un arbitrage clair. Mais plaider une transparence de la décision dont la vertu reposerait sur sa conformité à un prétendu cours naturel des choses ignorerait ce qui fait la singularité humaine : un jeu avec l’imprévoyance.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :