Choix scientifiques et technologiques. Quand le sondage est plus nocif que le compteur Linky

Virginie Tournay, Les Échos – le Cercle, 25/01/2017.

Dans toute société qui se revendique démocratique, la volonté politique de promouvoir les produits de l’innovation technologique est tributaire de deux paramètres. Le premier consiste à se référer à l’évaluation de la balance bénéfice/risque fournie les experts. Le second suppose de prendre en compte l’impact sociétal. Cette notion, aussi floue conceptuellement que répandue dans l’espace public, place les décideurs publics et privés à l’affût d’indicateurs destinés à soupeser la confiance d’une opinion publique qui semble ne jamais vouloir être satisfaite.

Dans la panoplie des méthodes quantitatives d’observation de la société, le sondage constitue un outil de prédilection car il incarne une instance particulière d’expression de l’opinion publique. Surtout, les données obtenues mettent en lumière des lignes de partage autres que celles des partis politiques. La fiabilité du sondage destiné à comprendre la dynamique électorale repose sur sa méthodologie, notamment sur la représentativité contrôlée de l’échantillon dont les propriétés doivent se rapprocher le plus possible de celles de la population des votants. Appliquée aux enquêtes destinées à capter les jugements moraux, l’état d’esprit ou le risque perçu de nos concitoyens en réponse à l’irruption d’évènements controversés, cette méthode doit être utilisée avec précaution.

Le vaste champ des choix scientifiques et technologiques est la victime emblématique d’un usage inapproprié du sondage puisqu’il recouvre des objets qui présentent simultanément un haut degré de technicité et un fort potentiel de controverses sociales. Interroger les gens sur la perception de risques à plus ou moins long terme autour d’objets déjà constitués en épouvantails sociaux comme les ondes électromagnétiques, les OGM, les compteurs Linky ou les perturbateurs endocriniens est plus que discutable pour qui veut saisir les subtilités de la pensée collective. Si la compréhension du rapport collectif à la science et à la culture scientifique présente un intérêt politique certain, il est en revanche totalement incohérent de développer des enquêtes portant sur la perception de produits technologiques controversés.

À la différence des sondages électoraux mesurant les sympathies partisanes, les répondants font face à des questions qui relèvent de la connaissance et non pas de la préférence. Aussi, leur positionnement est d’autant plus conditionné par le jugement social qu’ils ne sont pas des experts du sujet, ce qui est statistiquement le cas en matière d’innovation. Il n’y a donc pas d’opinion publique dans ce domaine. Ce n’est pas la malléabilité ou l’inculture des personnes interrogées qui est en cause mais l’usage du sondage lui-même qui facilite l’expression d’un phénomène de preuve sociale – l’effet Werther – bien connu en psychologie cognitive. Cette tendance que nous avons tous, à fixer le bien fondé de nos jugements moraux à partir de l’action des autres, est amplifiée en contexte d’incertitude. Ce suivisme est donc optimal pour des technologies émergentes dont on ne sait pas grand chose précisément parce qu’elles émergent ou lorsque les questions portent sur des anticipations puisque rien, par définition, ne peut être déduit au-delà d’un certain horizon prédictif.

La loi Neuwirth qui a permis la généralisation de la contraception féminine aurait-elle été adoptée si on avait cherché à mesurer la perception collective des risques à long terme pour la pilule contraceptive ? La multiplication de ces types de sondage depuis une vingtaine d’années encourage involontairement une certaine forme de défiance des citoyens à l’égard des producteurs de l’innovation. Plus encore, elle restreint la marge de manoeuvre des décideurs. Il conviendrait ainsi de développer des approches fondées sur les réseaux d’influenceurs plutôt que sur les données déclaratives issues des enquêtes. Le dernier baromètre de confiance politique du CEVIPOF propose un nouvel indicateur adapté au domaine des choix scientifiques et technologiques.
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