2070 : Malaise dans la bureaucratie

Publié sur Usbek & Rica, le 04/05/2017. Nouvelle d’anticipation

Comment les générations futures percevront-elles notre époque, l’État Providence, nos institutions politiques, l’école, les services de santé, la liberté et les revendications collectives ?

https://usbeketrica.com/article/2070-malaise-dans-la-bureaucratie

Les nausées et votre mal de tête n’ont pas encore totalement disparu que déjà monte en vous une forte exaspération. Hugo avait encore échoué. Trois minutes, ou peut-être un peu moins, ont suffi pour que vous en preniez conscience. Devant vous, cette drôle de boutique, piquée de l’inscription « POSTE » sur le fond jaune et blanc de son enseigne extérieure qui exhibe des petites ouvertures incrustées à hauteur de bras et entourées d’une zone rectangulaire gris-métallique sur un côté de la devanture. Vous apercevez une vieille dame qui sort discrètement une carte de son sac après s’être assurée d’un bon périmètre de sécurité aux alentours. En l’introduisant dans une des fentes de la façade, elle retire des billets tandis qu’un adolescent vêtu d’un jogging un peu trop grand glisse nonchalamment une enveloppe dans une autre de ces ouvertures. À ce moment précis, le communicateur intégré à vos nerfs auditifs s’active : Alors Kardoz, ça marche ? Tu reconnais les lieux ?

Vous ne parvenez pas à réprimer votre colère.

– Hugo, je suis très énervé. Tu t’es encore planté ! En face de moi, ce n’est pas le big data center du ministère de la e-santé mais l’un des derniers points de vente que les gens du début du siècle appelaient la poste ! Tu m’as télé-transporté trop loin dans le temps.

Votre migraine s’estompant peu à peu, vous arrivez au seuil de la poste où vous lisez un tract maladroitement scotché de travers sur la porte d’entrée vitrée : « Une grève couvrant l’ensemble des agents de la fonction publique aura lieu le 31 mars 2016 ».

– 2016 ! Bon sang, 2016 ! Oh mais quel con ! Tu ne m’as pas envoyé en 2046 mais en 2016. Tu t’es encore trompé de fragment temporel.

– Comme tu le sais, Kardoz, nous sommes au tout début des voyages administratifs quantiques. Tu fais parti des tous premiers stagiaires du ministère à tenter cette expérience. Je regrette que la propulsion t’ait conduit plus de cinquante ans en arrière. Tu n’as aucune chance de retrouver la série de données 2046 de la zone du Grand Nord que j’ai malencontreusement effacée parce qu’elle n’existe pas encore. En fait, le big data center qui compile l’historique de la province française n’existe pas encore en 2016. D’ailleurs, le gouvernement européen des données numériques n’a pas encore été créé. La France est encore une nation indépendante.

– Sans blague ! Hugo, j’ai bien peur que tu sois maintenant contraint de déclarer ton erreur à notre ministère provincial qui fera une main courante au gouvernement européen des données. Bon… tu me ramènes dans combien de temps en 2070 ?

– Tu es encore un peu jeune pour le savoir mais ce n’est pas la première fois qu’un fonctionnaire travaillant au ministère de la e-santé efface par inadvertance les données d’un territoire précis. Je suis certain de récupérer une copie des données 2046 dans l’un des data centers des autres provinces européennes. Cela va m’obliger à faire une déclaration officielle sur la plateforme digitale : Moi Hugo Bailleux déclare un effacement involontaire, et tout le blabla. Pour ton voyage, je suis désolé Kardoz, j’ai poussé un peu trop loin la propulsion quantique. Tu n’as plus que quelques heures à tenir, à regarder la façon dont les gens de l’époque utilisaient le papier dans leur échange à distance…

– …Apparemment, pas uniquement pour communiquer ! Je viens de voir une vieille dame sortir de l’argent sous forme de billets. Pour rien au monde, je n’aurais pu supporter de vivre à l’époque du papier. Que de temps perdu à organiser ces transactions. Quel contraste avec notre monde de 2070 où il n’y a plus de comptes bancaires. Toutes nos transactions sont rattachées à nos cartes d’identité numérique. On ne se pose pas la question d’acheter de l’argent ! Les offres que chacun reçoit sont celles de nos moyens et de nos besoins.

Vous n’avez jamais été en contact avec un vrai distributeur de billets, ni même touché de véritables pièces de monnaie, mais vous connaissez la forme de ces équipements et leur principe de fonctionnement. En 2070, tous les fonctionnaires suivent une formation numérique sur l’histoire des valeurs d’échange, depuis la révolution française jusqu’à l’extinction des procédés de fabrication de la monnaie en 2039.

– Kardoz, tu exagères un peu. Tu n’es pas plongé dans une époque aussi archaïque que ton ressenti des lieux ne le laisse supposer. La poste n’est pas une institution si vieille. J’en ai un souvenir très précis. Je devais avoir à peine un quart de siècle quand tous les points de vente des services publics ont brutalement disparu. Rappelle toi, ça s’est passé au moment où les premières interfaces transparentes directement activables par nos Goople Watch sont apparues.

– Hugo, à la différence de toi je ne suis pas né en 2000 mais en 2048. Ce qui veut dire que je n’ai pas vécu le moment où tous les services publics nationaux ont été pris en charge par Goople au niveau européen. Mais ta grande expérience va pouvoir m’éclairer. Tu vas sans doute pouvoir m’expliquer ce que j’observe maintenant. Je viens de rentrer dans la boutique POSTE. Il y a plusieurs comptoirs, des stands où sont mis à portée du regard des timbres, des colis, des enveloppes annotées et des papiers en tous genre qui attendent preneurs. Le plus bizarre, c’est le matériel sur les bureaux du personnel de vente. Il y a des gros écrans encombrants, des claviers tout autant inamovibles et des sortes de lecteurs qui identifient les codes-barres de produits. Les gens attendent patiemment leur tour dans une queue en tapotant sur des petits écrans personnels qui leur servent également de téléphone. Arrivés au comptoir, certains d’entre eux donnent de la monnaie matérielle à l’employé du service. C’est délirant ce temps perdu et cette pesanteur matérielle.

– Kardoz, en 2016, la bureaucratie était partiellement numérisée mais elle n’était pas encore intégrée dans ta Goople Watch. Tous les individus, toutes les administrations et l’essentiel de ce que l’on appelait alors encore le secteur « public » qui était alors encore distingué du « privé », accédaient à internet à partir des équipements numériques personnels. À cette époque, la bureaucratie était indépendante des géants du web. Il fallait que les gens se connectent à de gros équipements fixes ou à leurs petits téléphones personnels. Par ailleurs la Goople Watch que tu portes n’existait pas. Le moteur de recherche Google qui avait déjà une situation monopolistique, est devenu le premier fournisseur d’accès. La compagnie a racheté Apple, l’une des grandes multinationales qui commercialisaient des ordinateurs personnels et des logiciels adaptés aux besoins individuels. Mais avant d’être rachetée, la compagnie a eu du flair. Elle a négocié au début des années vingt une alliance exclusive de ses objets connectés avec les plus grandes marques d’horlogerie. C’est de là que provient la Goople Watch encastrée dans ton poignet qui contient toutes tes données administratives, financières et qui suit pas à pas l’évolution quotidienne de tes paramètres biologiques.

– Mais… Comment les gens faisaient-ils pour contrôler leur santé ?

– Il faut que tu comprennes que les gens de la première moitié du vingt-et-unième siècle prenaient eux-mêmes rendez-vous chez le médecin pour se faire ausculter. Ils devaient contacter un secrétariat ! Tu n’imagines même pas la lourdeur des procédures. Ensuite, ils se rendaient à l’hôpital pour obtenir des examens approfondis si le médecin en faisait la demande. Cela occasionnait beaucoup de dépenses de la collectivité parce que trop souvent, les individus étaient au pied du mur. Ils se faisaient soigner quand ils étaient déjà malades, quand la pathologie était bien développée. En 2016, les hôpitaux et les assurances santé n’avaient pas encore fusionné. Les assurances n’étaient alors pas tenues de donner aux gens les meilleures consignes destinées à prendre soin de leur capital biologique, ni d’anticiper les premiers signes de défaillance. Le parcours de soin était pénible car tout se réglait généralement de façon ex-post. Il n’y avait pas de traçabilité des données biologiques individuelles. Les gens vivaient dans le silence de leur intérieur biologique, autant dire pour nous, dans une angoisse permanente.

– Ecoute Hugo, pour tout te dire, je commence à me sentir pas bien du tout. Cela fait maintenant presqu’une demi-heure que je ne sais pas ce qui se passe dans mon corps. Je n’ai pas accès à mon rythme cardiaque ni à mon taux d’acide lactique et personne ne sait où je suis. On ne me trace plus. C’est horrible !

– Calme toi Kardoz, tu n’en n’a plus que pour quelques heures.

– Mais comment faisaient les gens pour vivre comme cela !?

– Les plus aisés d’entre eux contractaient des assurances privées afin d’obtenir un remboursement des frais engagés. Le pauvre était fichu alors que maintenant, s’il mange sainement, s’il a une activité physique régulière, s’il n’est pas trop angoissé et s’il conserve une bonne sociabilité au quotidien, tous ses efforts sont comptabilisés par le robot Watson. Avant le suivi systématique en temps réel des fluctuations de nos paramètres biologiques, les inégalités sociales de prises en charge en matière de soin étaient terribles.

– C’était le top pour les médecins. Y’avait beaucoup de demandes et donc un super marché de patients !

– Oui mais aujourd’hui, avec le robot Watson, quelle simplification ! Ils n’ont plus à s’enquiquiner avec les gastro automnales et les rhinites allergiques printanières. Ils ne prennent en charge que les cas douteux.

Hugo était devenu intarissable. Il avait été l’un des principaux artisans de la numérisation des services de santé vingt cinq ans plus tôt. Tout en l’écoutant nerveusement, vous êtes absorbé par la quiétude apparente des scènes de vie que vous observez, où des gens dénués de capteurs santé se déplacent et vaquent à leur occupation, c’est-à-dire pour vous : des gens rendus à la merci de leur faiblesse biologique.

– Hugo, si je te comprends bien, les gens n’avaient pas d’autres alternatives que celle de devoir ignorer tout de ce qui se trame dans leur propre corps. Face à moi, il y a tous ces gens de l’époque qui déambulent de façon impassible. Comment peuvent-ils supporter d’être enfermés dans les aléas de leur corps biologique sans autre possibilité d’intervention. Une telle privation de liberté doit être terrible ! Difficile de ne pas être en proie à l’agitation et au tourment dans pareille situation. Je n’imagine pas mon état émotionnel si je devais vivre aujourd’hui un tel sevrage de traçabilité numérique !

– Kardoz, les gens croyaient encore à l’État-Providence. Normal, ils étaient encore dans le mythe de l’État-nation. Cela surdéterminait complètement leur attachement politique. L’accélération du transfert des compétences de l’État aux régions venait seulement d’être amorcée et la lente agonie des départements s’est conclue en 2026. Je ne te parle même pas de la gouvernance numérique européenne qui n’a émergé que quinze années plus tard, juste après la généralisation à toute la population européenne de la carte d’identité numérique qui contient aujourd’hui nos données civiles, financières et biologiques. La province française fut l’une des dernières à renoncer à cette pesante administration d’État. Même si les réseaux sociaux en parlaient beaucoup, les gens ne pouvaient pas imaginer avec quelle rapidité le développement transnational du numérique mettrait à mal les frontières des États. Cela a engendré de nombreux traumatismes car l’imaginaire national était encore très puissant. Là tu assistes à un bouleversement culturel que les gens commencent tout juste à embrasser. Ils sont aux balbutiements d’une transformation radicale des relations qu’ils entretiennent avec le monde extérieur et ils ne commencent à le réaliser qu’en partie. Regarde simplement leurs façons de ressentir, de vivre le temps, le mouvement et l’espace. Ils cohabitent avec un système public dont la logique fondatrice remonte à plus d’un siècle pour eux. Toutes ces émanations physiques de l’État : les guichets, les agents administratifs, les symboles sont dispersés partout sur le territoire et ils occupent beaucoup d’espace.

– Oui, tu l’as dit, un peu trop… L’architecture du public, c’est très bizarre.

– Impensable pour nous en 2070 de dédier autant de temps à la bureaucratie et de lui consacrer des bâtiments. D’ailleurs où les gens trouveraient-ils ce temps aujourd’hui ? Tu te vois sérieusement aller acheter des timbres à une poste de ton quartier ? Ça veut dire se procurer des enveloppes, de l’argent matériel etc.

– Mais pourquoi les entreprises ne prenaient-elles pas en charge toute cette logistique de la bureaucratie ? Bénéfices financiers pour les uns, simplification du quotidien pour les autres : bref, un win-win pour tous.

– Kardoz, là tu touches un gros tabou de l’État républicain ! On parlait de simplification administrative mais le monde privé, celui du profit devait rester séparer de la logique publique, voulue désintéressée. La numérisation des activités sociales, déjà présente en 2016, a permis de mettre un point final aux services territorialisés. Mais il faut attendre 2035 au moins pour que ce que l’on appelle le secteur « public » disparaisse. Le remplacement du papier-carte d’identité par l’identité numérique transnationale a rendu inutile toute présence visible de la bureaucratie. La traçabilité numérique croisée avec nos comptes bancaires, nos paramètres biologiques et notre consommation a tout simplifié. C’était inéluctable mais encore impensable en 2016 ! Il est beaucoup plus facile de pratiquer de l’anticipation technologique que de la prospective morale, surtout quand les transformations de la morale collective sont liées à l’évolution technologique…

– Et le doyen, pardonne moi de te couper. À propos de service public, tu devineras jamais ce que j’aperçois en face de la poste : une école !

– D’autant plus que tu n’as pas connu l’odeur et le poids des livres des bibliothèques s’amoncelant autour de toi au moment de la préparation du baccalauréat. D’ailleurs, tu vas rire, je l’ai passé en 2016 !

– Hugo, tu sais que pour moi le livre en papier est à l’enseignement de 2070 ce que le dessin au fusain fut à l’imprimante 3D. Je vais voir l’intérieur du bâtiment, c’est tellement étrange. Rien à voir avec nos co-learning space. Juste à côté, il y a un musée des connaissances statiques. Ah ! Mais non ! J’y crois pas ! C’est une vraie bibliothèque dans laquelle les gens viennent chercher des livres !

– Kardoz, je ne suis pas certain que ce soit une très bonne idée de t’y rendre. Tu ne dois pas intervenir dans le passé ni interagir avec les gens de cette époque…

La curiosité l’emporte et vous voilà arrivé en face du porche de l’école surmonté d’un double drapeau tricolore et européen. Vous empruntez un couloir terne égayé tout le long de portes vertes et de dessins enfantins avant de passer la tête dans l’espace apparemment silencieux d’une porte entrouverte. La salle de classe habillée de son mobilier vous plonge plus d’un siècle et demi en arrière avec ses tables légèrement inclinées, ses bancs du fond, son estrade surplombée par un bureau sur le côté de la porte d’entrée.

– Hugo, quel archaïsme ! Comment as-tu pu supporter une pédagogie aussi aliénante ? Apprendre c’est devenir e-citoyen, c’est trier le flux d’informations, c’est quand on veut, où on veut, avec qui on veut, tout seul ou avec quatre cent personnes. Apprendre, c’est dans la continuité du jeu et des e-projets que l’enfant façonne.

– C’est bien Kardoz que tu puisses te familiariser avec ce qu’était l’école d’avant : elle fondait la transmission des savoirs sur des connaissances écrites à la main et sur des supports en papier ; elle considérait que l’apprentissage partait de la récitation pour les plus jeunes ; elle ne pouvait pas concevoir la pédagogie autrement qu’en regroupant tous les élèves dans un même espace. Il est vrai que les choses ont pas mal changé…

Sur la partie du mur transformée en tableau, vous lisez « Hello, my name is Jade ». Vous réalisez à cet instant que les enfants sont contraints d’apprendre les langues étrangères, notamment l’anglais qui faisait alors figure d’incontournable dans un monde globalisé. Vous vous dites qu’ils sont nés vingt ans trop tôt, pas de chance ! C’est-à-dire avant la commercialisation du premier traducteur automatique universel développé par les chinois en 2036. Avec la traduction simultanée de tous les langages de la planète, l’apprentissage des langues étrangères n’était plus une nécessité pour la socialisation internationale.

– Les choses ont… radicalement changé tu veux dire ! Tu sais Hugo, j’ai régulièrement fréquenté les espaces de co-learning dans ma petite jeunesse de 2060, mais jamais avec les mêmes enfants, ni dans un même lieu. Mes parents me déposaient tous les matins dans un des espaces d’apprentissage collaboratifs de leur secteur géographique avant de vaquer à leurs propres occupations. Avec les autres enfants, j’étais placé sous l’autorité d’un surveillant qui était là pour vérifier la connexion à nos communautés virtuelles respectives. Il s’assurait de notre participation active en mesurant l’intensité de nos échanges en ligne. Je crois que c’est toujours le cas maintenant. Si bien que les enfants réunis au sein d’un même open-space ne sont pas tous affiliés à une même communauté virtuelle. Ils ne se connaissent pas toujours, ni même ne sont nécessairement destinés à se revoir. Il n’y a pas de classe.

– Tu sais Kardoz, nos anciens rythmes scolaires ne sont pas morts. Les espaces de co-learning sont des lieux accessibles à tous les enfants et ils sont ouverts sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il y a obligation de contracter un abonnement numérique. Un taux horaire d’occupation hebdomadaire minimal est défini par le ministère de l’éducation numérique. Le principe de l’école obligatoire n’est donc pas mort, c’est le même que celui de ma jeunesse. Je ne crois pas à une société dépourvue de rythme collectif ou d’autorité.

– C’est vrai Hugo. En revanche, je n’ai pas l’impression que ce soit une spécificité de notre province française, ni même de la fédération européenne. Pour te donner un exemple, j’ai fait mes e-classes avec des élèves du sud-est asiatiques car ma grand-mère était chinoise et mes parents tenaient à ce que je ne sois pas déconnecté de mes racines familiales. Je me souviens de l’un de mes voisins de co-learning que j’avais fréquenté et qui appartenait à une communauté numérique dominée par la province espagnole. Je lui avais montré des photos d’abeilles en lui expliquant que jadis, ces insectes produisaient une sorte de confiture sucrée qui s’appelait « miel ». Il n’avait jamais vu d’images de ce produit… En fait, on a reçu une éducation pour « apprendre à apprendre » en ligne. Le bon élève est celui qui est rapide dans le tri du flux continu d’informations, peu importe où il se trouve. Le nerf de la guerre consiste à se constituer un bon profil en ligne. Cette alphabétisation numérique est indispensable pour connaître les rudiments de la e-réputation. Pour ma génération, c’est la base de l’acquisition de la citoyenneté. Peu importe où tu fais ton alphabétisation.

– C’est vrai Kardoz. Aujourd’hui, les communautés virtuelles ont pris le pas sur l’université conçue jadis comme un espace territorialisé de rencontres pédagogiques et de séminaires. Mais je ne pense pas qu’appartenir à un territoire ne signifie plus rien. Cette appartenance est essentielle à la construction du sentiment d’être soi. Pas d’identité sans territoire.

– De quel territoire parles-tu ? Les classes sont des e-communautés transnationales contrôlées par le gouvernement numérique européen : fin des supports matériels de l’apprentissage, fin du territoire.

– En même temps, tous nos espaces de co-learning ont conservé les drapeaux de la province française et de la fédération européenne à l’entrée des salles. Tu as beau avoir le choix de ton lieu d’apprentissage, et bien quel que soit celui que tu choisisses, les symboles républicains sont toujours présents…

                                       ⁎

Une voix prend soudainement possession des lieux.

– Et toi ! Que fais-tu ici ? T’es avec nous ? T’as pas l’air en forme et tu parles tout seul. Ah j’ai compris, tu sors de la manif pour la libéralisation des drogues.

Sans vous laisser le temps de répondre, l’inconnu aux longs cheveux tressés qui devait avoir pas loin d’une vingtaine d’années continue sur sa lancée :

– T’as l’air complètement perdu. Il faut rejoindre rapidement le point de rassemblement. On avait dit devant l’école, pas à l’intérieur du bâtiment. C’est interdit, on peut se faire choper par la préfecture.

Heureusement pour vous, le type semble peu disposé à établir une longue discussion. Pressé par le temps, il vous entraîne dans sa précipitation jusqu’à une petite place située derrière l’imposante bibliothèque où se concentrent plusieurs centaines d’individus. Des bougies, puis des tentes essaiment à différents coins de la place. Une immense banderole accrochée aux abords du monument central affiche « NUIT DEBOUT ». Avec un brin de satisfaction, votre interlocuteur complète « Regarde la vrai démocratie en marche. On a déjà commencé à libérer la place et la parole ». Vous vous apprêtez à lui répondre de façon neutre quand le type disparait aussi soudainement qu’il vous est apparu. Vous vous dites qu’ils sont vraiment curieux tous ces gens avec leurs papiers, leurs banderoles et leur rassemblement physique. Cela fait des décennies que les gens ne sortent plus manifester. Les groupes de pression, jeunes et moins jeunes, passent par les réseaux numériques. D’ailleurs, il n’y a même plus d’endroit précis où se réunissent les représentants de la volonté générale pour faire les lois. Dans la province française, il y a juste un vieil hémicycle rafraichi où se retrouvent chaque année tous les élus au moment de la fête de la fondation de la République pour un immense banquet. Ces festivités gourmandes sont ponctuées de discours vantant l’unité de la province française dans l’union européenne et d’immenses feux d’artifice que chacun des élus commente, et retransmet en direct à leurs followers. Il n’y a pas de lieux dédiés aux débats ; juste quelques appareils de vidéosurveillance connectés pour la sécurité et des caméras pour l’enregistrement global de la cérémonie. Il n’y a pas de citoyens sur place, ou très peu, hormis des groupes scolaires en visite patrimoniale. Les députés provinciaux ont pris l’habitude de faire tweeter leur présence par leurs collaborateurs qui se chargent du tri automatique des selfies aux followers. À la fin de la cérémonie, le nombre de « like » et de connexions instantanées est comptabilisé pour chacun des élus et les sondeurs dissertent avec enthousiasme sur la proximité entre le peuple et leurs représentants. En dehors de cette cérémonie, les interventions des parlementaires provinciaux et le travail législatif sont directement accessibles en temps réels à partir de votre Goople Watch où chacun peut apporter son commentaire et les élus sont tenus de prendre en compte les commentaires ayant reçu le plus de « like ».

– Kardoz, tu m’entends ? Je suis toujours en ligne. Qu’est-ce que tu fabriques ? J’entends plein de bruit autour de toi.

– Tu connais le mouvement Nuit Debout ? Il y a un gros rassemblement ici. Je te lis ce qu’il y a écrit sur les pancartes « Nuit debout, on ne rentre pas chez nous » ; « Je ne me lave pas, je sauve le climat » ; « La liberté est notre bien commun» ; « Le monde ou rien » ; « Paradis fiscal, enfer social ».

– Kardoz, tu as encore deux heures à tenir avant que je puisse te ramener en 2070. Et je te le répète encore une fois, tu dois te tenir à distance des gens. Il ne faut pas que tes actions en 2016 influencent le cours de l’histoire.

– Ok, je vais essayer de gagner la bibliothèque où je passerai le temps en solitaire. Peux-tu m’expliquer pourquoi les gens râlent contre les impôts ?

– À l’époque, les gens envoyaient eux-mêmes leur déclaration à partir des revenus déclarés. La traçabilité des biens acquis et des dépenses n’était pas automatique. Il y avait des territoires qui échappaient à cette obligation déclarative parce que les données numériques demeuraient confidentielles. Ce n’est pas comme aujourd’hui où la banque mondiale consigne en continu nos transactions virtuelles et réfère toutes les compagnies souhaitant fixer des bonus à leur clientèle. Il était impensable d’imaginer à leur époque que l’on pouvait gagner de l’argent en le dépensant. Impensable également pour eux d’imaginer que l’hygiène de vie, l’activité physique et une alimentation saine puissent être récompensées.

Avant de quitter la foule, un groupe de jeunes filles installées en cercle et appelant à l’avènement d’un « nouveau monde » vous fait signe de se joindre à elles. Au sol, un slogan écrit à la craie « DEMAIN COMMENCE ICI ! ». Vous ne parvenez pas à réprimer un rictus au coin de vos lèvres en songeant qu’elles ne pouvaient pas mieux dire. Les laissant à leur regard implorant et à leur « Réveil du vingt-et-unième siècle », le jeune adulte que vous êtes aurait pourtant bien aimé partager leur aurore.

– Hugo, je viens de rentrer dans le grand bâtiment de la bibliothèque, je te laisse, je ne peux pas parler davantage. J’espère que l’on ne va pas me demander de l’argent matériel pour accéder aux rayonnages.

– Je ne pense pas, l’accès au savoir est gratuit en 2016. Tu n’es pas ici dans un de nos musées des connaissances statiques mais dans une bibliothèque fonctionnelle. À ton retour, tu me raconteras. Elle n’est pas trop loin de l’actuel data center du ministère des affaires numériques, j’ai du probablement la fréquenter.

Le hall du grand bâtiment est recouvert d’un écran géant de médiocre résolution dans sa partie centrale qui affiche les conférences à venir. Il déborde de monde qui entre et sort en masse. Votre attention est attirée par les côtés de l’entrée où s’affairent des hôtesses de toute génération et de toute corpulence, à l’accueil, au remplissage des fiches, au recensement et au rangement de livres déposés dans des bacs. La scène que vous contemplez est tout simplement inconcevable pour vous, jeune adulte des années deux mille soixante-dix qui ne connaissez que des formes instantanées de communication interactive, accessibles et exprimées sur tout type de support, depuis la table de la cuisine jusqu’aux façades des immeubles. Le choc de cet anachronisme vous conduit à formuler tout bas une réflexion que vous destinez principalement à vous-même : Les gens viennent ici pour lire… du papier ! Cet attrait pour l’information décorative est vraiment très étrange. Pourquoi les livres sont-ils empruntés et protégés puisqu’on ne peut pas savoir s’ils répondent à ce que chacun recherche ? Le son d’une voix derrière votre épaule vous fait brutalement sortir de vos réflexions. Un jeune individu au visage fort sympathique et aux traits sensiblement familiers, vous répond sur un léger ton condescendant : Il faut bien que le lecteur ouvre les pages du livre pour savoir ce qu’il va y trouver. C’est quoi de l’information décorative ? Vous êtes un comique, vous ! Votre curiosité l’emporte sur la nécessaire prudence : Les gens viennent donc pour ouvrir les livres. Mais quelle peut bien être l’utilité de lire des mots figés sur du papier ?

– Apprendre, mon cher ami.

– Mais comment l’information se réactualise-t-elle ? Que peut-on faire d’un contenu figé sur un support encombrant ?

– Vous êtes un individu bien étrange, pourtant vous n’avez pas l’air stupide ni fou. Peut-être venez-vous d’une autre planète. En tout cas, vous êtes bien divertissant à côté de tous ces étudiants à la lueur terne qui absorbent les livres comme ils absorberaient un fromage sans saveur.

– Mais comment les gens déterminent-ils ce qu’ils doivent savoir ? Il n’y a pas d’actualité instantanément partagée ni possibilité de propager l’information pour celui qui la reçoit. Vous rappelant les injonctions de Hugo, vous décidez de stopper nette cette discussion, justifiant votre emballement déraisonnable par une trop grande absorption d’amphétamines en vue de la préparation des derniers examens.

– Il n’y a pas de mal. Je connais ça. On peut se tutoyer ? Que fais-tu comme étude ? Comment t’appelles-tu ? Je me présente, moi je suis Hugo Bailleux, étudiant en première année de médecine. Je sors tout juste du lycée.

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