Un nouveau journalisme : de l’insinuation à l’inquisition.

À propos du livre de Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens et de l’article du 23/09 (Le Monde)

 

Début de l’histoire…

 

J’ai été contactée par Stéphane Horel à la fin du mois d’août « dans la perspective d’un article autour d’une version française du Science Media Center (SMC) » pour les pages du journal Le Monde. Au même moment, le livre à paraître de Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens intitulé Les gardiens de la Raison est annoncé sur le site de La Découverte, avec une table des matières mentionnant explicitement mon nom dans une section de chapitre, juste après l’annonce d’un SMC à la française[1].

Étonnée par cette coïncidence, je demande à la journaliste de m’envoyer le chapitre du livre alors sous presse, tout au moins la partie du chapitre qui me cite, afin de prendre connaissance de l’interprétation donnée à mes travaux et à mes positions. Un bref regard sur la tonalité générale de la table des matières suffit pour constater que les auteurs de l’ouvrage ont déjà un point de vue bien tranché. Je précise n’avoir jamais été contactée par l’un des auteurs pour leur enquête, ce qui est d’autant plus surprenant qu’une section de leur table des matières m’est consacrée. Et porte sur l’objet même de leur demande d’entretien… adressée a posteriori de leur enquête ! La journaliste refuse de m’envoyer l’extrait du livre en question. Je suis sidérée : voilà donc une journaliste qui me demande de répondre à des questions alors qu’elle a déjà écrit les réponses.

L’article publié dans les pages Sciences du Monde du 23 septembre intitulé « L’information scientifique sous tutelle d’une agence de communication ? » dans lequel je suis mentionnée nécessite une mise au point qui s’inscrit dans la droite ligne des témoignages récemment adressés par les premières victimes directes[2] des auteurs du livre quant à la façon dont elles sont présentées. Comme cela a été largement relayé, un grand nombre d’acteurs du monde du rationalisme sont gravement mis en cause par un journalisme d’insinuation (communiqué AFIS à propos de l’ouvrage à paraître)[3] mêlant procès d’intentions, « cherry-picking » (sélections biaisées), raccourcis et rhétorique complotiste[4] qui consiste à diaboliser un individu ou une communauté dans son ensemble.

Mes travaux de sciences sociales portent sur la circulation des données de la recherche scientifique dans l’espace public (celles qui relèvent du monde vivant et des populations) qui sont souvent les plus controversées sur un plan social et politique[5]. L’expérience collective douloureuse de la pandémie a bien montré la nécessité de développer des travaux portant sur la diffusion de l’information liée à « la science en train de se faire ». C’est une nécessité civique compte tenu de la cacophonie actuelle des expertises[6]. Il faut espérer que les deux journalistes, en dépit de leur position dominante dans la zone mondaine de l’espace médiatique (je me permets de reprendre leur expression), auront à cœur de faire des propositions argumentées pour contrer « les atteintes à la diffusion de la vérité scientifique auprès du plus grand nombre »[7]. En tant que scientifique de la vie sociale, mon propos est de réfléchir à la façon de mettre du « liant » entre les acteurs du monde académique, les professionnels de la CSTI et de la médiation culturelle.

Plusieurs erreurs et insinuations dans leur papier [8]

  1. Sur le fond

Tout d’abord, mes travaux n’ont rien à voir avec le titre alarmiste « L’information scientifique sous tutelle d’une agence de communication », ni ne visent à reproduire en France l’exemple britannique (En outre, les auteurs oublient aussi de préciser qu’il y a différents types de SMC dans le monde entier).

  • Il ne s’agit pas de mettre une information « sous tutelle » ni de créer une « agence de communication » ex-nihilo, mais de favoriser un travail coopératif entre les acteurs producteurs et médiateurs[9].
  • Je suis loin de m’intéresser à l’ensemble de l’information scientifique, seulement à une part très faible de celle-ci : celle qui échappe à la communication raisonnée dans l’espace public.
  • L’indépendance des journalistes est un aspect clef (il s’agit de faciliter l’accès à des ressources et non pas de toucher à la liberté d’expression de la presse comme cela est explicitement précisé dans un de mes articles qui relativise l’idée même d’une institutionnalisation poussée du travail coopératif « De même qu’il aura fallu trois millénaires pour prouver l’impossibilité de fabriquer à la règle et au compas un carré dont l’aire soit égale à celle du cercle, on peut se demander si l’établissement d’un tiers de confiance institutionnel en matière de communication politique de la science est réalisable»[10]).
  • Je n’ai jamais envisagé un quelconque financement par l’industrie (indépendance économique), ni une structure au service d’intérêts financiers !

 

  1. Sur le récit

Selon les auteurs, les efforts déployés en France par les chercheurs, les youtubeurs et les professionnels de la culture scientifique pour développer de nouvelles médiations scientifiques constitueraient le cheval de Troie d’une mise au pas de la presse au seul bénéfice de l’industrie. L’article insinue également que le projet d’un SMC en France serait passé par un processus de concertation bien précis dans lequel j’aurais, avec d’autres, joué un rôle majeur avant d’atterrir dans le rapport annexé au projet de loi. C’est l’argument « bombe atomique » de ces nouveaux inquisiteurs.

Tout d’abord, la tribune de 2018 « La culture scientifique est à reconquérir » dont il est fait mention conclut sur la nécessité de repenser les médiations entre science et médias en raison de la dérégulation du marché de l’information. So what ? Le rapport de la stratégie nationale de la culture scientifique, technique et industrielle de 2017 fait le constat d’une culture scientifique fragmentée[11]. Daniel Agacinski dans le rapport Expertise et démocratie de France stratégie propose de « fédérer en réseau les producteurs publics de contenus multimédias ayant vocation à promouvoir la culture scientifique et à vulgariser l’état de la recherche d’intérêt public, en sciences de la nature et en sciences humaines »[12]. Mentionnons également la tribune du 7 mai 2020 qui vise la « création immédiate d’une instance de coordination du dialogue entre science et société », reprise par le chef du département des relations sciences-société au ministère de la recherche[13]. Ces exemples sont loin d’être exhaustifs, il y a d’autres déclarations et initiatives…

Le colloque au Collège de France avait vocation à réfléchir aux moyens de favoriser l’engagement des chercheurs dans la médiation scientifique (14 propositions portées par 10 co-organisateurs…), celui organisé par le GODF avait pour thème la désinformation scientifique. Quels éléments factuels les auteurs apportent-ils pour suggérer un lien entre les deux évènements ? Quel lien avec le contenu de la tribune ? Dans quelle mesure l’idée d’un SMC a-t-elle réellement pesé dans la réflexion si on regarde la richesse et la diversité des différentes interventions et des synthèses[14] ? De quelle façon ? Rien n’est dit… Quel lien concret entre le colloque du GODF et l’inscription d’une « maison des sciences et des médias » dans la loi programmation recherche ? Pour ma part, je n’ai jamais été sollicitée pour participer à la rédaction du projet de LPR ou de ses annexes. Je me considère libre de toute responsabilité quant à la teneur et l’orientation du projet présenté par le ministère. Comme de nombreux collègues chercheurs ayant le service public à cœur, je publie des notes de recherche et je peux être amenée à rencontrer les pouvoirs publics pour présenter des expertises. Ce que l’OPECST fait régulièrement avec son conseil scientifique auquel je suis fière d’appartenir.

Que retenir de « l’analyse » des journalistes ? Ma note sur la culture scientifique envoyée au ministère… en 2018 (et l’article montrant les limites d’un tiers de confiance institutionnel) : devrais-je en avoir honte ? Quel a été l’impact de mes travaux ? Qui les a lus ? Je n’en sais rien. Au-delà de mon cas personnel, les auteurs sont-ils mandatés pour décider de la façon dont nos recherches doivent s’orienter et à qui nous devons les communiquer ? À trop vouloir dénoncer ceux qu’ils désignent comme les « gardiens de la raison » autoproclamés, le risque n’est-il pas d’instaurer une police de la pensée, de distinguer les « bonnes », des « mauvaises » recherches ? C’est en cela que leur journalisme tend vers l’inquisition. Ma conclusion rejoint celle de Franck Ramus : « Il est désolant que ces auteurs publient des spéculations comme des faits avérés, sans prendre la peine de lire ce qu’un chercheur écrit et d’écouter ce qu’il dit pour pouvoir le citer fidèlement, et de l’interroger directement si le moindre doute subsiste sur sa pensée. De tels procédés ne font honneur ni au journalisme, ni à la sociologie ». Triste ironie de ceux qui travaillent contre la désinformation scientifique d’en être également les premières victimes.

 

[1] 7. La zone mondaine de la science. A) Un Science Media Centre à la française. B) Virginie Tournay, missionnaire de la science certifiée.

[2] Pour plus d’informations, le lecteur peut se référer au texte de Thomas Durand https://menace-theoriste.fr/la-raison-nest-pas-un-trophee-reponse-a-foucart-horel-laurens/ et de Franck Ramus http://www.scilogs.fr/ramus-meninges/les-champions-de-lintox/#edn1

[3] https://www.afis.org/Journalisme-d-insinuation-apres-les-articles-le-livre

[4] Le complotisme prospère sur la conviction que la vérité n’est pas seulement à chercher derrière les apparences mais qu’elle doit être arrachée à des puissances invisibles qui s’ingénieraient à la cacher. Voir les travaux de Rudy Reichstadt, directeur du site d’analyse critique des théories du complot Conspiracy Watch. Je reprends également le propos de Thomas Durand dans son communiqué, sur les effets « de procès d’intentions livrés à la sagacité du lecteur à qui revient la charge de relier les points de ce mille feuilles pour voir apparaître la vérité sous-jacente, profonde, et en quelque sorte indicible puisque suggérée, insinuée dans les pages du bouquin.

[5] Pour ceux que cela intéresse, voir mes travaux ici : https://virginietournay.wordpress.com/

[6] Si on prend pour seul exemple l’épidémie de Covid-19, https://www.leparisien.fr/societe/coronavirus-epidemiologiste-infectiologue-virologue-tous-experts-mais-de-quoi-21-05-2020-8321241.php

[7] Titre de leur article dans l’édition du 23 septembre du journal

[8] De multiples erreurs factuelles dans les extraits de leur ouvrage qui me sont parvenus par des tiers. Je n’ai pas rejoint le CEVIPOF sitôt après mon recrutement au CNRS en 2006 mais j’ai été affectée à PACTE (Grenoble) pendant 7 ans. Je n’ai pas reçu le prix laïcité en 2019 mais le prix « Science et Laïcité » qui récompense également la qualité scientifique de mes travaux. Le colloque du GODF n’a pas été organisé par le CLR (qui a été participant) mais par la direction du GODF sur une idée de Guy Lengagne. Sur le contenu, je renvoie à la synthèse suivante : https://virginietournay.files.wordpress.com/2020/09/programmegodf22fecc81vrier.pdf

[9] La note de recherche est accessible ici : https://virginietournay.files.wordpress.com/2020/04/hauteautoriteicc80-culturescientifiquenotecevipof.pdf Par SMC il n’est pas ici question du modèle britannique ; ce terme renvoie à l’idée générale de mettre rapidement à disposition des médias des sources scientifiques d’information qualifiées. Sur le constat de la fragmentation institutionnelle de la culture scientifique (p. 8).

[10] « La communication politique de la science ou la quadrature du cercle », Science et Pseudo-Sciences, n°333.

[11] https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/CSTI/57/3/SNCSTSI_728573.pdf, p. 37

[12] https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-rapport-expertise-et-democratie-final-web-14-12-2018.pdf, p. 182

[13]https://www.horizonspublics.fr/education/penser-le-dialogue-entre-science-et-societe-pour-construire-le-monde-dapres

[14] Synthèse du colloque GODF : https://virginietournay.files.wordpress.com/2020/09/synthecc80secolloquegodf22fecc81vrier.pdf

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